Le prix
du lézard

De danse danser

« Nous sommes des forces parce que nous sommes des vies. Chacun de nous appareille vers lui-même, et fait escale chez les autres. Si nous nous respectons assez nous-mêmes pour nous trouver intéressants, tout rapprochement est un conflit. L’autre est toujours un obstacle pour celui qui cherche » -Fernando Pessoa-

Elle est venue.
Elle est revenue me voir.
Je l’attendais depuis longtemps. J’espérais cette visite : nos retrouvailles, me disais-je tout bas, nos retrouvailles, enfin !
Voilà deux semaines que je suis ici maintenant. Ou peut-être un mois, un an ? Je ne sais pas, ne sais plus. J’ai perdu la notion du temps en perdant ma liberté d’allers retours dans les rues de ma cité. La notion du temps m’a égaré, dérouté vers d’autres ablations, d’autres croix blanches. Plus de petits papiers, de signalisations rituelles pour encadrer les bonds de l’être, de la pensée. Plus de cadres, de tubulures aux inconstances de la conscience. Je vais et viens dans des champs de lumière irradiés, marche pieds nus le cœur en main ; les mains au ciel, le cœur penché.
Je suis interné à l’hôpital de L.
Je fais attention à ne pas me négliger, me rase, lave tous les matins. Tous les jours, je prends soin. A mon arrivée, on m’a fourni quatre savons et trois serviettes tristes, le nom de l’institution en liseré bleu brodé sur celles-ci. Je les ai soigneusement posé sur le rebord du lavabo, à côté de mon lit. J’ai nettoyé l’espace. La chambre est très propre. Ici, la propreté, c’est très important : vital.
Je m’assieds chaque matin sur les marches du perron, face au grillage du mur d’enceinte. Je prends un peu l’air, m’occupe de ma santé. Ma santé, elle est d’avant la peine. Aujourd’hui, derrière elle demeure, distancée. J’entends lointain sur le boulevard les courses vagues des voitures : moteurs en surchauffe, cliquetis et verrouillages synchronisés. Le mur d’enceinte est un horizon repoussé.
J’adore entendre crisser le gravier sous mes pas. Je balance à bout de sol un panier de coquillages, oscille désaxé sous le ressac des marées. Cette cour est océan. J’y crée de périlleuses traversées, des voyages solitaires, d’aquatiques rencontres. Histoires d’amour, nouveaux romans, je ne crée rien, rêve ma vie.
Le mur d’enceinte est une haie de course, une digue barbelée.
J’aime lorsqu’il neige. Il y a toujours un surplus d’encre pour absorber la poudre stellaire. C’est comme l’aile d’un papillon, un fin trait de lumière. Lorsqu’il neige, il y a beaucoup d’amour et tout est blanc. J’observe alors de loin les nouvelles architectures, économiques panaches de fumée. Les toits ont l’échine cassée. J’imagine des gares ou mieux, aéroports, le toujours bâtiment terminal des départs : haut panneau bicolore de vols internationaux effeuillés comme à l’automne.
Je compte un, deux et trois, de cette manière jusqu’à sept.
Sans respirer, parfois je pleure. Je suis bleu sous neige. Lézard.
Il y a beaucoup d’amour et tout est blanc.
J’accompagne des avions de ligne aiguillés par les arbres, les regarde se défénestrer rapidement. Ils coupent en deux mes géométries imaginaires. Au sol, des voies inusités, d’anciennes casernes abolies, une cartographie d’aqueducs. Dans des serres rectilignes poussent des tulipes et des courges d’industrie.
Parfois je ris.
Je ris.
Je suis un enfant vieilli suivant d’un doigt distrait les oscillations des choses, efface leurs traces oxygénées. Gammes graphite sur l’écran de la réalité, j’allonge des pas perdus. Tout est masse et lumière. Il n’y a nulle autre équivalence. L’atome et un pouce de gravitation,
rien d’autre.
L’atome, les masses argentiques, un pesant mouvement de balancier,
Rien, rien d’autre.

Je suis interné à l’hôpital de L.

Elle vient me voir une première dernière fois.
Je commence pourtant à aller mieux, suis d’un degré plus proche d’une connaissance concrète, matérielle du réel. Je sors du rêve à pas précis, ceux de la marche assistée, psychiatrique. Je ne la remarque pas décalquer sa silhouette. Elle est vieille d’avant naissance, longe des corridors inconnus sans laisser trace, place. Elle connaît les souffles des vents, l’inégale texture des sols. Elle possède la science des silences, des lunes furtives, flux marins.
Etre, connaître, avoir, aux petites heures du jour lorsque tous dorment encore.
Elle,
elle revient pour m’avoir.

Toute proche de ma tête mes oreilles elle commence
à parler.
Elle dit :
-Arrête !-
puis :
-Ne me regarde pas ainsi !-
-Arrête !-
encore.
Elle a le ciseau du refus à la langue, l’attitude triste de la fuite, une telle peur. Un coude dans chaque œil, une gueule de vieux chien mort traînée de l’arrière au regard.
Elle vient rendre visite, me chasse d’un regard, pousse l’hypnose précise d’une ligne infectée en gare de triage. Les mots sont ajouts surnuméraires.
- Je suis venue pour bien me faire comprendre !
Tout est compris, depuis longtemps déjà.
-Ne me regarde pas ainsi, va t’en !
D’abord tout doucement puis féroce, primaire française puis langage chien, du chien allemand, chienne déchaînée.
-Va t’en va t’en va t’en va t’en va t’en vaten vaten vaten VATENVATEN ! VATER ?
Père ?
Elle qui ne cesse de s’en aller m’ordonne le temps du large, le ton des vagues : une tonalité sourde.
Tout est là, du premier souffle au premier regard, de la première rencontre à la rupture. Tout est là, depuis toujours. Sortais-je de l’irréel à pas précis ?
Je m’y préparais, accumulais provisions d’oxygène pour la plongée,
la longue nage : profonde apnée.

Partir elle dit.
Partir, pour finir où ?
Pour s’aligner au large, il faut être arrivé quelque part ; pour participer, appartenir. J’arrive de nulle part, ne sais où aller. J’arrive du large, regarde au loin, oscille entre appartenance et fuite, rives et collines. Je vire cap Nord sous les bordures de l’inconstance. J’ai du bleu plein les mains ; pour l’adjoindre à ma bouche, un tube de gouache sèche : mie de pain pierre, un désert micacé.

Elle me déporte doucement, avec tendresse presque, sous la dureté la violence, me pousse d’une case, me distance.
L’image :
Tendresse.

Je reste droit. Pour la première fois, je demeure. Compact, collé consistant au corps. Je ne sais où aller, ne peux en repartir. J’ai beaucoup trop d’avions en bouche.
Lorsque je vais, qui demeure et qui s’en va, qui de moi et quoi de ça se décide au mouvement ? J’ai commencé à m’éloigner le jour premier de la mise en boîte : la toujours première peine. Après s’enchaînent comme mathématique les ordonnances conclusions.
Un an, deux ans, trois,
D’enfermement
psychiatrique.

Peu importe le régime, la chaleur ou la nuit, il s’agit toujours de claustration, d’espaces réduits. Un vent d’un demi degré Celsius fait trembler les mains, sonner la tête. J’essaie à la parole. J’émets des la et des si intenses, d’insoutenables do dièses. J’argumente inaudible, indécis. Mon langage est parole d’avant parole, code du désaccord. Mon langage est langage de fortune, de fontaine : borborygmes gros bouillons.
Mâchoire parle.
Nuque parle.
Parlent épaules.
Os orteils jusqu’au cartilage de fond, mais nul son. Je veux dire : nulle qualité audible pour les non-baleines, renards, chouettes chevêches ou loutres vives.

Nous sommes pauvrement équipés pour l’amour.

Il fait froid dans la chambre. Le lit dans son cercueil est étendard encadré de métalliques phosphorescences. Lavabo comme deux paires d’épaules jointes, une omoplate. Il y a du blanc à perte de vue, du clair comme quand il neige en intérieur. Flous les contours des choses, floconneux. Coup au cœur une crise, il est cinq heures du matin devant les raies de la télé.

Vision pas vu venir.
La terre tension zéro
T-A-C-H-Y-C-A-R-D-I-E l’esprit
De systole à zéro.
Pas vu venir. Pas bien saisi,
compris.

Atone, l’immaculé matérialisé murs se découpe bleu en carreaux chirurgicaux. Compte huit sur deux fenêtres. Mes mains sont alcool, caoutchouc. Un masque en clé entrave le respire. J’adhère de trop au réel, opère sans anesthésie le renversement de l’être.
Je sectionne, débranche, déconne.
Atone.
Baleines renards chouettes chevêches loutres vives.

Je la connais depuis peu, des millénaires d’avant ou d’après la parole. Elle ne parle plus, n’a jamais parlé. Ovale, elle m’observe, bleue de tant de bleu, blanche de tant d’avant, de retenue, de sourires tendres.Alternativement tracté et repoussé, elle me mord à la gorge, cheval à trois têtes, cheveux ludiques sur peau d’avant conscience. Ses lèvres bougent, m’absorbent, me crachent à la rue en un mouvement de succion.
-Tu ne veux pas partir ?
Je m’en vais (je te quitte jette quitte jette quitte jette)
-Je m’en vais, elle dit, elle, horizon contraint contrasté en un point unique.
Mon visage de reproduction, cheveux bataille et regard fou est mal rasé pas lavé pas soigné, vilain garçon nu sous la pluie.
Je m’en vais m’en vais, je mauvais.
Surgit de derrière au-delà la tête triste d’un félin, le chat d’une arrière cour, voisin invalide et perdu, minet botté balancé là tout chiffonné. L’espace se restreint, se compresse en un temps mendié, se tend comme cordes en tension, vole en éclats.
Délires, éclats, éclats...

Nous sommes pauvrement équipés pour l’amour.

Ce qui était repères au vivre devient obstacle, écueils. Ce qui était rampes d’accès, soutiens : codes, isolats. L’insoutenable uniforme se dissout violet en losanges surnuméraires. Un visage, chiffe rouge, masse miroir en étoile sa figure. Elle est ronds concentriques à la mémoire.
Mon poing est mon visage.
Mon poing est enfant sage.
Mon corps sauve qui peut.

S’enclenche une batterie d’infirmière ; dans leurs course et leurs cris, elles tiennent devant moi un écran de regard. Elles filment à ma surface le pouls du silence en soleil primitif. Bonbonnes et guêtres, cuirs et métaux, radioactivent avec effort d’inutiles ustensiles.
Je les vois encore arriver, encore arriver le temps j’ai.
Transparent, je m’accoude léger au nouveau bar de l’autre rive.

A ma connaissance,
Je
Suis interné à l’hôpital de L.

Sylvain Thévoz

 
 
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